LA PATRIMONIALISATION À PARTIR D’UNE APPROCHE ÉPISTÉMOLOGIQUE



Elaine Brito Fichefeux
Université d’Avignon et des Pays de Vaucluse


Cet article cherche à partager une notion de la patrimonialisation en tant qu’agencement de dynamiques de mise en valeur. Il s’agit d’un bref résumé de la thèse de Doctorat intitulée Rhizome patrimonial : analyser un mouvement hétérogène d’acteurs et de sens[1], dont l’objectif est de contribuer au débat actuel autour des différentes conceptions du patrimoine, voire des patrimoines, et de la patrimonialisation comme un mouvement qui engendre les transformations patrimoniales. 

Tout au long de cette recherche nous avons développé une approche épistémologique permettant de « comprendre comment les acteurs construisent, justifient un ordre de valeurs » (Heinich 1998: 47). Afin de soutenir une telle approche, nous employons la description et l’abduction comme techniques élémentaires pour le déploiement de notre objet de recherche. Concernant la pratique d’abduction (Peirce 1978 ; Gaudez 2005 ; Eco 1996), il s’agit d’une méthode d’évolution réflexive, où le chercheur se trouve dans la position d’un inspecteur en présence de traces, ou encore d’indices qui font appel à son imagination pour l’élaboration et le renouvellement des hypothèses. L’abduction convoque donc l’imagination, l’intuition et la créativité (Catellin 2004). 

En conséquence, l’objet de notre recherche se construit au fur et à mesure que la description se densifie et révèle les indices qui permettent la consolidation de notre hypothèse : la patrimonialisation comme un « rhizome patrimonial ». Cette hypothèse part de notre effort à comprendre les conditions de production du patrimoine, et plus particulièrement de la construction rhétorique qui agence et engendre une diversité de sens patrimoniaux.

Dans ces conditions, la première étape de notre recherche est alors dédiée à l’identification d’une notion de patrimoine en évolution. Nous tentons de décrire la construction d’un patrimoine associé à la notion de « monument historique » (Riegl [1903] 2003) pour arriver à ce que Michel Rautenberg (2003) décrit comme « les patrimoines ». Cependant, c’est à l’effort de garder vivant l’objet patrimonial que nous nous intéressons, à savoir le fait d’identifier un objet avec des potentiels patrimoniaux, de le faire sortir de son ordinaire en lui ajoutant de la valeur, de le faire reconnaître par d’autres groupes, voire par une institution patrimoniale, d’acquérir un statut de patrimoine institutionnel ou non-institutionnel, de faire de ce patrimoine un outil de socialisation et de revendication. C’est pourquoi, nous nous détachons de l’objet patrimonial lui-même pour réfléchir aux actions sociales qui transforment un objet quelconque en patrimoine. Il s’agit ainsi de comprendre le « système de sémiophores », tel que le décrit Krzysztof Pomian, c’est-à-dire « la séquence : chose, déchet, sémiophore » (1990: 179). 

L’analyse que nous proposons ici invite le lecteur à une approche communicationnelle de la notion de patrimonialisation, dans l’intention de saisir la complexité des différents discours affectés à une telle expérience. D’après l’auteur Jean Davallon, la patrimonialisation peut être décrite comme la construction d’un dispositif social et symbolique constitué à partir d’un ensemble de processus : 

Cette perspective communicationnelle est donc complémentaire de l’approche historienne. (…) [elle] part d’une distribution de discours pour en sortir le modèle d’un fait social présent (la patrimonialisation). A ceci près, point crucial, que le fait social est un fait communicationnel : il s’agit de la construction d’une relation au passé – aux hommes du passé – selon, la chose va de soi, une conception de la relation (du lien social) qui est propre à notre société.

Davallon 2006: 27

Animée par le désir de comprendre la genèse de la patrimonialisation, nous avons alors engagé deux enquêtes de terrains localisées respectivement en France, dans le « Territoire des Garrigues », et au Brésil, dans la ville de Valença. Nous avons décidé d’observer les différentes dynamiques patrimoniales présentes sur ces terrains localisés afin de nous rendre compte de possibles régimes de patrimonialisation. Ces enquêtes furent complétées par notre observation ponctuelle de la Neuvième session du Comité intergouvernemental du patrimoine culturel immatériel, au siège de l’UNESCO à Paris. Il s’agit d’une expérience que nous qualifions d’« événement déclencheur », car elle nous a donné la possibilité de comprendre la patrimonialisation à partir d’une perspective tout à la fois sémio-pragmatique et rhizomatique. Nous nous expliquons. Ce qui devrait avoir un caractère « exploratoire » nous permettant de tester nos questions et positionnements sur le terrain, est devenu une enquête révélatrice de la force illocutoire des discours. La dynamique entre les acteurs était telle que cet événement nous a fait comprendre comment l’acte de parler peut être considéré comme une action qui engendre d’autres actions (Kerbrat-Orrechioni [2008] 2016). La compréhension du discours en tant qu’action associée à la sociologie pragmatique (Latour 2006) nous a permis de parvenir à une compréhension de la patrimonialisation comme un mouvement qui se transforme et s’actualise selon la production des « discours-actions ».

De ce fait, nous accordons que la communication en procès est productrice de sens patrimonial qui engendre des acteurs et des patrimoines. Dès lors, nous nous détachons de la construction catégorielle du patrimoine pour décrire un mouvement qui traduit, qui transforme, qui engendre les sens patrimoniaux et qui circule parmi les agencements d’acteurs hétérogènes. Ce mouvement patrimonial est exposé par la notion de rhizomes :

Le rhizome en lui-même a des formes très diverses, depuis son extension superficielle ramifiée en tous sens jusqu’à ses concrétions en bulbes et tubercules (…) [Les premiers] principes de connexion et d’hétérogénéité : n’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre, et doit l’être. (…) Un rhizome ne cesserait de connecter des chaînons sémiotiques, des organisations de pouvoir, des occurrences renvoyant aux arts, aux sciences, aux luttes sociales. Un chaînon sémiotique est comme un tubercule agglomérant des actes très divers, linguistiques, mais aussi perceptifs, mimiques, gestuels, cogitatifs (…).

Deleuze et Guattari 1980: 13 et 14

La construction d’un mouvement patrimonial à partir d’une pensée rhizomatique nous rapproche de la notion d’« écosystème patrimonial » développée par Xavier Greffe :

Le patrimoine ne peut valoir seulement comme trace, mais comme lieu de conjonction et d’interpellation des valeurs, lesquelles sont porteuses de nouveaux comportements et de projets sans cesse renouvelés. (…) il est d’abord essentiel de montrer que patrimoine et création ne sont pas antagoniques, mais au contraire, complémentaires. L’attention au patrimoine devient alors une attention à un écosystème patrimonial, terme à transposer avec prudence du domaine naturel au domaine humain.

Greffe 2014: 138

Dans l’ouvrage La trace et le rhizome,l’auteur Xavier Greffe défend alors la vertu rhizomatique du patrimoine. De notre côté, nous tentons une compréhension de la patrimonialisation comme un mouvement qui se déploie tel un « Rhizome patrimonial ». C’est donc dans l’objectif de vérifier notre postulat que notre mémoire trouve sa disposition : la construction d’un dispositif méthodologique, la description ethnographique des terrains (Mauss, [1967] 2002 ; Garfinkel, [1967] 2007), l’analyse rhizomatique et délocalisée des pratiques patrimoniales.

Le discours compris à partir de l’« intenté » (Benveniste 1974) à faire-faire, nous a amenée à développer notre dispositif méthodologique sémio-pragmatique. Il s’agit d’une « écriture intermédiaire » (Achard 1994) de la recherche inscrite sur l’« architexte » (Souchier, Jeanneret et Le Marec 2003) webdocumentaire, à partir duquel nous pouvons manipuler nos corpus de documents hétérogènes. Effectivement, dans l’objectif de mettre en place une telle analyse, nous avons documenté les discours-actions provoqués lors de nos enquêtes par l’« actant » (Greimas 1983) caméra audiovisuel ou encore par l’« actant » magnétophone. Nous avons également collecté une diversité de discours publiés sur différents supports, dont Internet. L’ensemble des documents de « discours-énonciation » et de « discours-énoncé » constitue notre corpus de documents hétérogènes. C’est à partir de l’« écriture intermédiaire » webdocumentaire que nous trouvons les moyens qui nous autorisent à manipuler l’hétérogénéité de formats de ce corpus documentaire. Par conséquence, s’est constitué la « représentation documentaire » (Tardy 2012) de la recherche, qui se révélait telle un rhizome. L’« écriture intermédiaire » webdocumentaire[2] nous a servi alors d’outil de réflexion et de production de savoirs.

Finalement, la construction de notre « Rhizome patrimonial » est une traduction engendrée par l’hétérogénéité d’expériences patrimoniales observées durant nos enquêtes. Si nous considérons les discours des acteurs patrimoniaux comme actions, le « Rhizome patrimonial » devient à son tour notre action dans l’« intenté » de faire-faire d’autres rhizomes patrimoniaux, d’autres mouvements de réflexivité qui puissent ré-signifier la patrimonialisation.

Références Bibliographiques :

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_____. 2018b. « L’usage scientifique de l’architexte webdocumentaire dans la production d’un ‘Rhizome patrimonial’: Un dispositif méthodologique de représentation documentaire de la recherche ». In: ChaudironS., Tardy C. e Jacquemin B. (dir.). Médiations des savoirs : la mémoire dans la construction documentaire. Actes du 4e colloque scientifique international du Réseau MUSSI. Mediação dos saberes : a memória no contexto da construção documentária. Anais do 4° colóquio científico internacional da Rede MUSS. Villeneuve d’Ascq : Université de Lille. pp. 93–107

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[1] Thèse en Sciences de l’information et de la communication à l’Université d’Avignon et des pays de Vaucluse, en France, soutenue par l’auteur, Elaine Brito Fichefeux, le 17 décembre 2018. Recherche financée par la CAPES, fondation du gouvernement brésilien

[2] À ce propos, voire l’article d’Elaine Brito Fichefeux intitulé « A escrita intermediária web documentária : um dispositivo metodológico para a produção de saber », publié en 2019 dans la revue Diálogo com a economia criativa.